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Jean-Henri Fabre
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Méloés

Méloés

La larve primitive des Méloés, obtenue directement des oeufs pondus par ces insectes par Goedart et de Geer, a été revue depuis, au milieu du duvet de divers Hyménoptères et de quelques Diptères, par un assez grand nombre d'observateurs qui n'ont pas reconnu la véritable origine de la bizarre bestiole, et qui parfois, sous l'influence des apparences les plus trompeuses, en ont fait une espèce ou un genre particulier des Insectes aptères. Le Pediculus apis de Linné [ Linn., Systema naturoe ], le Triungulinus Andrenetarum de M. L. Dufour [ L. Dufour, Annales des sciences naturelles, 1828 ], n'ont pas d'autre origine. Enfin M. Newport, dans son Mémoire sur les Méloés [ Newport, loc. cit ], a suivi ce parasite des Hyménoptères depuis sa sortie de l'oeuf jusqu'à son arrivée à l'état parfait, et a jeté ainsi le plus grand jour sur l'un des points les plus singuliers du parasitisme et des morphoses entomologiques.

Des observations qui me sont propres, et qui sont de nature à combler quelques rares lacunes dans le mémoire du savant anglais, m'engagent à donner ici une courte notice sur l'évolution des Méloés, en me servant du travail de M. Newport, là où mes propres observations font défaut. J'aurai ainsi l'occasion de comparer l'évolution des Sitaris avec celle des Méloés qui ressemble tant à la première, et de cette comparaison jaillira peut-être quelque lumière sur les transformations anomales de ces insectes.

La même Abeille maçonne ( Anthophora pilipes ), aux dépens de laquelle vivent les Sitaris, nourrit aussi dans ses cellules quelques rares Méloés ( Meloe cicatricosus ). C'est encore dans les nids d'une Anthophore, mais d'espèce différente ( Anthophora retusa ), que M. Newport a observé le même Méloé. Cette double demeure, adoptée par le M. cicaricosus, peut avoir quelque intérêt en nous portant à soupçonner que chaque espèce de Méloé est apparemment parasite de divers Hyménoptères, soupçon qui ne fera que se confirmer lorsque nous examinerons la manière dont les jeunes larves arrivent à la cellule pleine de miel. Malgré la présence du Meloe cicatricosus dans les demeures de l'Anthophore, que j'ai fouillées si souvent pour l'histoire des Sitaris, je n'ai jamais vu cet insecte, à aucune époque de l'année, errer sur le sol vertical, à l'entrée des couloirs, pour y déposer ses oeufs, comme le font les Sitaris ; et j'ignorerais les détails de la ponte, si Goedart, de Geer, et surtout M. Newport, ne nous apprenaient que les Méloés déposent leurs oeufs dans la terre. D'après ce dernier auteur, les divers Méloés qu'il a eu occasion d'observer creusent parmi les racines d'une touffe de gazon, dans un sol aride et exposé au soleil, un trou d'une paire de pouces de profondeur, qu'ils rebouchent avec soin après y avoir pondu leurs oeufs en un tas. Cette ponte se répète à trois et quatre reprises, à quelques jours d'intervalle dans la même saison. Pour chaque ponte, la femelle creuse un trou particulier, qu'elle ne manque pas de reboucher après. C'est en avril et en mai que ce travail a lieu. Le nombre d'oeufs fournis par une seule femelle est vraiment prodigieux. A la première ponte, qui est, il est vrai, la plus féconde de toutes, le M. Proscaraboeus, d'après les supputations de M. Newport, produit le nombre étonnant de 4218 oeufs [ The two ovaries contained the astonishing number of four thousand two hundred and eighteen eggs. Newport, loc. cit ] ; c'est le double des oeufs pondus par un Sitaris. Et que ne serait-ce pas en tenant compte des deux ou trois pontes qui doivent suivre cette première ! Les Sitaris, confiant leurs oeufs aux galeries mêmes où doivent nécessairement passer les Anthophores, épargnent à leurs larves une foule de dangers qu'auront à courir les jeunes larves de Méloé, qui, nées loin des demeures des Abeilles, sont obligées d'aller elles-mêmes au-devant des Hyménoptères qui doivent les nourrir. Aussi les Méloés, dépourvus de l'instinct des Sitaris, sont-ils doués d'une fécondité incomparablement plus grande. La richesse de leurs ovaires supplée à l'insuffisance de leur instinct, en proportionnant le nombre des germes à l'étendue des chances de destruction. Quelle est donc l'harmonie transcendante qui balance ainsi la fécondité des ovaires et la perfection de l'instinct ?

L'éclosion des oeufs a lieu en fin mai ou en juin. Goedart a obtenu cette éclosion quarante-trois jours après la ponte ; M. Newport, dans un laps de temps variant, suivant la température de la saison, depuis vingt et un jours jusqu'à trente-six; ce qui donne, en moyenne, un mois environ pour la durée de l'oeuf. C'est aussi un mois après la ponte qu'éclosent les oeufs des Sitaris. Mais plus favorisées, les larves de Méloé peuvent se mettre immédiatement à la recherche des Hyménoptères qui doivent les nourrir ; tandis que celles de Sitaris, écloses en septembre, doivent, jusqu'au mois de mai de l'année suivante, attendre immobiles, et dans une abstinence complète, l'issue des Anthophores dont elles gardent l'entrée des cellules.

Je ne décrirai pas la jeune larve de Méloé suffisamment connue, en particulier, par la description et la figure qu'en a données M. Newport. Pour l'intelligence de ce qui va suivre, il suffit de jeter les yeux sur cette figure, ou bien encore sur celles qu'en ont données Réaumur [ Réaumur, Mémoires, t. IV, pl. 31, fig. 17 ] et M. L. Dufour [ L. Dufour, loc. cit ], ignorant l'un et l'autre l'origine de cet animalcule. Je dirai simplement que la jeune larve de Méloé est une sorte de petit pou jaune qu'on trouve assez fréquemment, au printemps, au milieu du duvet de divers Hyménoptères. Comment cette larve a-t-elle passé de la demeure souterraine où les oeufs viennent d'éclore sur le dos d'un Hyménoptère ? M. Newport soupçonne que les jeunes Méloés, à l'issue du terrier où ils sont nés, grimpent sur les plantes voisines, spécialement sur les Chicoracées, et attendent, cachés entre les pétales, que quelques Hyménoptères, ou bien des Diptères leurs parasites, viennent butiner dans la fleur, pour s'attacher tout aussitôt à leur toison, et se laisser emporter par eux [ Now it is easy to concieve that the young Meloes attracted as they always are by light, ascend the stems and repose in the calyces of' flowers, and attach themselves to the bee when he alights to collect honey or pollen, or to its dipterous parasits. I am strongly inclined to believe that this is in reality the way in which they get access to the bees, as I remember te have once observed, on a hot sunny day, a vast number of minute yellow hexapods, very similar to those of Meloe, lying quietly between the petals of the flower of the Dandelion, but which were instantly in motion as soon as the flower was touched. (Newport, loc. cit., p. 313.) ] Je partage complètement cette manière de voir mais je crois, qu'au lieu de s'attacher uniquement aux Hyménoptères dont les provisions leur conviennent ou bien à leurs parasites, ce qui exigerait un singulier discernement de leur part, ils s'attachent, sans aucun choix, au corps des divers Hyménoptères ou Diptères qui viennent à se trouver à leur portée, et surtout à ceux qui sont assez velus pour leur offrir un abri sûr dans leur toison. On cite, parmi les Hyménoptères, les Andrènes, les Eucères, les Osmies, les Anthophores, les Bourdons, les Halictes, les Nomades, comme ayant été trouvés par divers observateurs avec des larves de Méloé sur le corps. J'ai moi-même observé ces larves à Avignon sur quatre espèces d'Halictes, tant mâles que femelles, sur le Nomada fulvicornis mâle, et sur l'Andrena thoracica mâle encore. Il est permis de croire qu'en prenant des voies aussi diverses, les jeunes Méloés peuvent toutefois, puisque tous les précédents Hyménoptères récoltent du miel, arriver à leur but qui est une cellule pleine de cette substance, comme je le démontrerai bientôt, et non une larve, ainsi que le présume M. Newport.

Quelques soupçons resteraient au sujet des Nomades qui ne récoltent pas ; mais si, comme le croit M. Lepelletier de Saint-Fargeau [ Hist. des Hym., t. II, p. 464 ], les Nomades sont parasites des Bourdons, la difficulté serait parfaitement levée. Tout s'expliquerait donc, même leur présence plus fréquente sur les mâles, du moins d'après mes observations de ce printemps; car on pourrait admettre que les larves de Méloé passent, au moment de l'accouplement, des mâles qui les ont recueillis dans les fleurs, sur les femelles qui seules peuvent les amener à leur destination. Mais voici qui ne saurait s'expliquer dans l'hypothèse de M. Newport. J'ai trouvé ces mêmes larves dans la toison du Scolia hoemorrhoidalis et du Scolia quadripunctata, mâles tous les deux. Or, les Scolies, à l'état de larves, vivent, comme chacun le sait, de proie animale. Dans ces pays, j'ai surpris les Scolies explorer le sol, puis s'enfoncer à vue d'oeil dans le sable, pour atteindre une larve de Lamellicorne ( Oryctes Silenus, Euchlora Julii), et déposer enfin un oeuf sur ses flancs engourdis par un coup d'aiguillon. Il est donc bien évident que les jeunes Méloés établis sur les Scolies se sont complètement fourvoyés. Même difficulté au sujet des Diptères. On a observé des larves de Méloés sur des Volucelles et sur des Éristales. Si les larves placées sur les Volucelles parasites des Hyménoptères, des Bourdons en particulier, peuvent atteindre leur but, il n'en est pas de même de celles qui se sont égarées sur les Éristales, qui, dans leur premier âge vivent au sein des eaux croupissantes. Je ne vois aucun moyen de faire arriver dans une cellule pleine de miel les jeunes Méloés que de Geer a observés sur l'Eristalis intricarius [ De Geer, Mémoires, etc., t. V, mém. 1 ] non plus que celui que Réaumur a trouvé sur un autre Éristale [ Réaumur, loc. cit ]. Rappelons encore que M. Newport, ayant jeté un Malachius bipustulalus dans un flacon contenant trois ou quatre cents jeunes larves de Méloé, vit ces larves s'attacher aussitôt en si grand nombre au Malachius qu'elles le couvrirent presque complètement jusqu'à l'empêcher de se mouvoir [ I then secured from three to four hundred of them in a phial into which I put several living Curculiones and a single specimen of Malachius bipustulatus... The young Meloes instantly attached themselves in such numbers to the Malachius as almost completely to cover it and deprive it of the power of moving, and most of them remained attached to it for many hours. ( Newport, loc. cit., p. 309 ) ]. Ce que ces larves firent, en captivité dans un flacon, au sujet du Malachius, elles l'auraient fait indubitablement en liberté, sur les fleurs de quelque Chicoracée, si le même Coléoptère se fût trouvé à leur portée. Je suis donc convaincu que les larves de Méloé en attente sur les fleurs ne savent pas choisir leurs victimes, et s'attachent indifféremment à tout insecte qui vient y butiner, mais de préférence à ceux qui sont revêtus de quelque duvet. Si dans mes observations je les ai vues plus souvent sur des mâles que sur des femelles, la cause en est apparemment l'apparition plus précoce des mâles. Les jeunes Méloés, établis sur des Hyménoptères mâles, se sont-ils fourvoyés, ou bien atteignent-ils leur but en passant des mâles sur les femelles au moment du rapprochement des sexes ? C'est ce que j'ignore, car le petit nombre de jeunes que j'ai observés ne m'a pas permis de faire les expérimentations nécessaires pour m'en assurer. Après tout, il est assez probable qu'il se passe ici quelque chose de pareil à ce qui a lieu chez les Sitaris. Tout en admettant que les jeunes, établis sur certains mâles, puissent atteindre leur but, combien ne doit-il pas en rester d'égarés sur des Hyménoptères, des Diptères et autres insectes qui hantent les fleurs où ils se trouvent, et qui ne peuvent les conduire à des cellules pleines de miel, ou qui ne les amènent que dans des cellules dont le miel ne leur convient peut-être pas. On comprend maintenant que, pour maintenir sa race dans de justes proportions, le Méloé ait besoin de trois et quatre pontes avec le nombre d'oeufs prodigieux que M. Newport nous a fait connaître. Aux larves de Sitaris, il est impossible de s'égarer, du moins en grand nombre, bien qu'elles s'attachent indistinctement à tout insecte velu : ce dont je me suis assuré en mettant dans un flacon, avec quelques-unes de ces larves, tantôt des Hyménoptères de différentes espèces (Osmie, Anthophore, Abeille domestique), tantôt des Diptères (Eristalis tenax). Dans les couloirs où elles se trouvent, il ne passe que des Anthophores et quelques Osmies, qui, plus précoces que les premières, ne prennent pas, ou ne prennent que fort peu de ces larves encore peu actives. Cependant le nombre des larves de Sitaris est encore fort grand, quoique bien inférieur à celui des larves de Méloé. Mais ce n'est pas tout pour les larves, soit de Sitaris, soit de Méloé, que de se nicher dans la toison d'une Anthophore, il leur faut encore arriver aux cellules ; et jusqu'à ce moment combien de périls n'y a-t-il pas à courir ! Examinons maintenant comment les jeunes Méloés parviennent à s'établir dans une cellule d'Anthophore. D'après ce que j'ai dit au sujet des larves de Sitaris, il est évident que celles des Méloés, campées comme les premières sur le dos d'une Abeille, ont uniquement pour but de se faire conduire par l'Abeille dans ses cellules approvisionnées, et non de vivre quelque temps aux dépens de sa propre substance. S'il était nécessaire de prouver cette assertion, il suffirait de dire qu'on ne voit jamais ces larves faire de tentative pour percer les téguments de l'Abeille, ou bien pour en ronger quelques poils, et qu'on ne les voit pas augmenter de taille, tant qu'elles se trouvent sur le corps de l'Hyménoptère. Pour les Méloés comme pour les Sitaris, l'Anthophore sert donc simplement de véhicule vers un but qui est une cellule approvisionnée. Il nous reste à apprendre l'époque à laquelle le Méloé abandonne le duvet de l'Abeille qui l'a voituré pour pénétrer dans la cellule. Avec des larves recueillies sur le corps de divers Hyménoptères, j'ai fait cette année, avant de connaître à fond la tactique des Sitaris, et M. Newport avait fait avant moi, des recherches pour jeter quelque jour sur ce point capital de l'histoire des Méloés. Mes tentatives, calquées sur celles que j'avais faites auparavant au sujet des Sitaris, ont éprouvé le même échec. L'animalcule, mis en rapport avec des larves ou des nymphes d'Anthophore, n'a donné aucune attention à cette proie ; d'autres, placés dans le voisinage de cellules ouvertes et pleines de miel, n'y ont pas pénétré ou ont visité tout au plus les bords de l'orifice ; d'autres enfin, déposés dans la cellule sur ses flancs secs ou à la surface du miel, sont ressortis aussitôt ou ont péri englués. Le contact du miel leur est aussi fatal qu'aux jeunes Sitaris. Les essais de M. Newport n'ont pas été plus fructueux ; les voici :

"With this object in view, in june 1842, I took with me to Richborough, where I had obtained the full grown larva and nymph, an abundance of larvae recently developed from the eggs of Meloe violaceus and Meloe proscaraboeus. Previously to making any trial with these specimens in the nets of Anthophora, I had placed a few in the cells of a piece of old honey-comb, and found that contrary to their usual habit of wandering, they remained perfectly quiet in the cells. From this circumstanoe I hoped to succeed with them in the cells of Anthophora"....

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