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Jean-Henri Fabre
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Halictes

Les Halictes Un Parasite

Les Halictes Un Parasite

Connaissez-vous les Halictes ! Peut-être non. Le mal n'est pas grand : on peut très bien goûter les quelques douceurs de la vie sans connaître les Halictes. Cependant, interrogés avec persistance, ces humbles, sans histoire, nous racontent des choses bien singulières, et leur fréquentation n'est pas à dédaigner si nous sommes désireux d'élargir un peu nos idées sur la troublante cohue de ce monde. Puisque nous sommes de loisir, informons-nous des Halictes. Ils en valent la peine.

Comment les reconnaître ? Ce sont des fabricants de miel, plus fluets en général, plus élancés que l'Abeille de nos ruches. Ils constituent un groupe nombreux, très varié de taille et de coloration. Il en est qui dépassent en grosseur la Guêpe ordinaire ; d'autres peuvent se comparer à la Mouche domestique, ou même lui sont inférieurs. Au milieu de cette variété, désespoir du novice, un caractère persiste invariable. Tout Halicte porte, nettement visible, le certificat de sa corporation.

Regardez le dernier anneau, au bout du ventre, à la face dorsale. Si votre capture est un Halicte, il y a là un trait lisse et luisant, une fine rainure suivant laquelle glisse et remonte le dard lorsque l'insecte est sur la défensive. Cette glissière de l'arme dégainée affirme un membre quelconque de la gent Halicte, sans distinction de couleur ni de taille. Nulle autre part, dans la série porte-aiguillon, l'originale rainure n'est en usage. C'est la marque, distinctive, le blason de la famille.

Trois Halictes comparaîtront en ce fragment d'histoire. Deux sont mes voisins, mes familiers ; rarement ils manquent, chaque année, de s'établir aux bons endroits de l'enclos. Ils occupaient le terrain avant moi, et je me garde bien de les exproprier, persuadé qu'ils me dédommageront de ma tolérance. Leur voisinage, permettant à loisir visites quotidiennes, est une bonne fortune. Profitons-en.

En tête de mes trois sujets est l'Halicte zèbre (Halictus zebrus Walck.), élégamment zoné sur son long ventre d'écharpes alternatives noires et d'un roux pâle. Sa svelte tournure, sa taille équivalant à celle de la Guêpe, son costume simple et gracieux en font ici le principal représentant de la série.

Il établit ses galeries en terrain ferme, où ne soient pas à craindre les éboulements qui troubleraient le travail à l'époque des nids. Dans mon enclos, le sol battu des allées, mélange de menus cailloux et de terre argileuse rouge, lui convient à merveille. Tous les printemps il en prend possession, jamais isolé, mais par équipes dont la population, très variable, atteint parfois la centaine. Ainsi se fondent, bien délimitées et distantes l'une de l'autre, des sortes de bourgades où la communauté de l'emplacement n'entraîne en rien la communauté de l'ouvrage.

Chacun a son domicile, manoir inviolable où nul autre que le propriétaire n'a le droit de pénétrer. De chaudes bourrades rappelleraient à l'ordre l'audacieux qui s'aventurerait à pénétrer chez autrui. De telles indiscrétions ne sont pas tolérées entre Halictes. Chacun chez soi, chacun pour soi, et la paix régnera parfaite en ce commencement de société, faite de voisins et non de collaborateurs.

En avril, les travaux commencent, discrets et trahis seulement par des monticules de terre fraîche. Aucune animation sur les chantiers. Il est rare que les ouvriers se montrent, tant ils sont affairés au fond de leurs puits. Par moments, d'ici, de là, le sommet d'une taupinée s'ébranle et s'écroule sur les pentes du cône : c'est un travailleur qui remonte avec sa brassée de déblais et la refoule au dehors sans se montrer à découvert. Rien d'autre pour le moment.

Une précaution est à prendre : il convient de protéger les bourgades contre les passants qui pourraient, inattentifs, les fouler aux pieds. Je les entoure, chacune, d'une palissade en bouts de roseau. Au centre est implanté un signal d'avertissement, un piquet avec banderole de papier. Les points des allées ainsi marquées sont défendus : nul de la maisonnée n'y passera.

Mai arrive, joyeux de fleurs et de soleil. Les terrassiers d'avril se sont faits récolteurs. A tout moment, au sommet des taupinées devenues cratères, je les vois se poser, enfarinés de jaune. Tout d'abord informons-nous de la demeure. La disposition du logis nous fournira d'utiles renseignements. La bêche et le luchet à trois pointes mettent sous les yeux les cryptes de l'insecte.

Un puits, rapproché de la verticale autant que possible, droit ou sinueux suivant les exigences d'un sol riche en débris caillouteux, descend à la profondeur de deux ou trois décimètres. Simple couloir où l'Halicte, passant et repassant, doit trouver appui facile, ce long vestibule est raboteux. La régularité des formes et le poli des surfaces ne sont pas ici de mise. Ces délicatesses de l'art sont réservées pour les chambres des fils. Aisément descendre et remonter, à la hâte escalader et replonger, c'est tout ce qu'il faut à la mère Halicte. Aussi laisse-t-elle fruste la galerie de service, dont le diamètre est à peu près celui d'un fort crayon.

Etagées une par une à des hauteurs diverses et dans le sens horizontal, les cellules occupent le fond de la demeure. Ce sont des cavités ovalaires, d'une paire de centimètres de longueur, creusées dans la masse terreuse. Elles se terminent par un bref goulot qui s'évase en gracieuse embouchure d'amphore. On dirait de mignonnes fioles homéopathiques couchées sur le ventre. Toutes s'ouvrent dans la galerie de service.

L'intérieur de ces logettes a le luisant et le poli d'un stuc qu'envierait le savoir-faire de nos plâtriers. Il est moiré de subtiles empreintes losangiques à direction longitudinale. Ce sont les traces du polissoir qui a donné à l'ouvrage le dernier fini. Ce polissoir, quel peut-il être ? Rien d'autre que la langue, c'est évident. De sa langue, l'Halicte a fait truelle ; à petits coups bien réguliers, il a léché la muraille pour la polir.

Ce glacis final, d'exquise perfection, est précédé d'un travail de dégrossissement. Dans les cellules où manquent encore les provisions, la paroi est piquetée de menues fossettes rappelant celles d'un dé à coudre. Ici se reconnaît l'ouvrage des mandibules qui, de leur pointe, compriment l'argile, la refoulent, l'expurgent de tout granule sablonneux. Le résultat est un grènetis où la couche polie trouvera solide base d'adhésion. Cette dernière est obtenue avec une fine argile, minutieusement choisie par l'insecte, épurée, malaxée, puis appliquée parcelle à parcelle. Alors intervient la truelle de la langue, qui moire et polit, tandis que des humeurs salivaires dégorgées donnent du liant à la pâte et se dessèchent finalement en vernis hydrofuge.

L'humidité du sous-sol, lors des ondées printanières, ferait tomber en bouillie la petite alcôve terreuse. Contre ce péril, l'enduit salivaire est préservatif excellent. On le devine plutôt qu'on ne le voit, tant il est délicat. Son efficacité n'en est pas moins évidente. Je remplis d'eau une cellule. Le liquide s'y conserve très bien, sans trace aucune d'infiltration.

La mignonne cruche semble vernie à l'alquifoux. L'imperméabilité que le potier obtient par la brutale fusion de ses ingrédients minéraux, l'Halicte la réalise avec le doux polissoir de sa langue humectée de salive. Ainsi défendue, la larve jouira de l'hygiène du sec, même dans un terrain détrempé par les pluies.

Si le désir nous en vient, il est aisé d'isoler, au moins par lambeaux, la pellicule hydrofuge. Mettons tremper par la base le petit bloc informe où se trouve creusée une cellule. L'eau doucement imbibe la masse terreuse et la réduit en une bouillie qu'il nous est loisible de balayer avec la pointe d'un pinceau. Ayons patience, conduisons délicatement nos coups de balai, et nous parviendrons à dégager de leur gangue les fragments d'une espèce de satin d'extrême finesse. Voilà, transparente, incolore, la tapisserie qui défend de l'humide. Seul, le tissu de l'araignée, s'il formait étoffe et non réseau, pourrait lui être comparé.

Les chambres de l'Halicte sont, on le voit, des ouvrages dispendieux en temps. L'insecte creuse d'abord dans la terre argileuse une niche à courbure ovalaire. Comme pic, il a les mandibules ; comme râteaux, les tarses armés de griffettes. Tout fruste qu'il est, ce premier travail doit avoir des difficultés, car il se fait à travers un goulot étroit, juste suffisant au passage de l'excavateur.

Les déblais ne tardent pas à devenir encombrants. L'insecte les rassemble ; puis à reculons, les pattes d'avant fermées sur la brassée il les hisse là-haut par la galerie de service et les refoule au dehors, dans la taupinée qui s'exhausse d'autant sur le seuil du terrier. Viennent après les fines retouches : le grènetis de la paroi, l'application du stuc en argile de qualité supérieure, le polissage à coups de langue patiemment distribués, l'enduit hydrofuge, l'embouchure d'amphore, chef-d'oeuvre de céramique où doit être enchâssé le tampon de clôture quand l'heure viendra de mettre les scellés à la porte de la loge. Et tout cela doit être fait avec une précision géométrique.

Non, à cause de leur perfection, les chambres des larves ne sauraient être ouvrage qui s'improvise au jour le jour, à mesure que les oeufs mûrs descendent des ovaires. On s'en occupe longtemps à l'avance, dans la saison morte, en fin mars et avril, alors que les fleurs sont rares et que la température a de brusques revirements. Cette période ingrate, froide souvent, sujette à giboulées, se dépense à préparer la demeure. Solitaire au fond de son puits, d'où rarement elle sort, la mère travaille aux chambres des fils, en leur prodiguant les retouches que permet le loisir.

Elles sont terminées, de bien peu s'en faut, quand éclatent le soleil radieux et les richesses florales de mai. Ces longs préparatifs sont affirmés par les terriers que l'on visite avant l'apport des provisions. Tous nous montrent des cellules, la douzaine environ, en entier parachevées, mais vides encore. Etablir d'abord les cabines au complet est précaution judicieuse : la mère n'aura plus à se détourner des délicatesses de la récolte et de la ponte pour la grossière besogne du terrassier.

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