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Jean-Henri Fabre
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Grillons

Le Grillon Le Chant — La Pariade

Le Grillon Le Chant — La Pariade

Voici que l'anatomie intervient et dit brutalement au Grillon. « Montre-nous ton engin à musique. » — Il est très simple, comme toute chose de réelle valeur ; il est basé sur les mêmes principes que celui des locustiens : archet à crémaillère et pellicule vibrante.

L'élytre droit chevauche sur l'élytre gauche et le recouvre presque en entier, moins le brusque repli qui emboîte le flanc. C'est l'inverse de ce que nous montrent la Sauterelle verte, le Dectique, l'Ephippigère et leurs apparentés. Le Grillon est droitier, les autres sont gauchers.

Les deux élytres ont également même structure. Connaître l'un, c'est connaître l'autre. Décrivons celui de droite. Il est presque plan sur le dos et brusquement déclive sur le côté par un pli à angle droit, qui cerne l'abdomen d'un aileron à fines nervures obliques et parallèles. Sa lame dorsale a des nervures robustes, d'un noir profond, dont l'ensemble forme un dessin compliqué, bizarre, ayant quelque ressemblance avec un grimoire de calligraphie arabe.

Vu par transparence, il est d'un roux très pâle, sauf deux grands espaces contigus, l'un plus grand, antérieur et triangulaire, l'autre moindre, postérieur et ovale. Chacun est encadré d'une forte nervure et gaufré de légères rides. Le premier porte en outre quatre ou cinq chevrons de consolidation ; le second, un seul courbé en arc. Ces deux espaces représentent le miroir des locustiens ; ils constituent l'étendue sonore. Leur membrane est, en effet, plus fine qu'ailleurs et hyaline, quoique un peu enfumée.

Le quart antérieur, lisse et légèrement lavé de roux, est limité en arrière par deux nervures courbes, parallèles, laissant entre elles une dépression où sont rangés cinq ou six petits plis noirs semblables aux barreaux d'une minuscule échelle. Sur l'élytre gauche, exacte répétition du droit. Ces plis constituent les nervures de friction qui rendent l'ébranlement plus intense en multipliant les points d'attaque de l'archet.

A la face inférieure, l'une des nervures, limitant la dépression à échelons, devient une côte taillée en crémaillère. Voilà l'archet. J'y compte environ 150 dents ou prismes triangulaires d'une exquise perfection géométrique.

Bel instrument en vérité, bien supérieur à celui du Dectique. Les cent cinquante prismes de l'archet mordant sur les échelons de l'élytre opposé ébranlent à la fois les quatre tympanons, ceux d'en bas par la friction directe, ceux d'en haut par la trépidation de l'outil frictionneur. Aussi quelle puissance de son ! Le Dectique, doué d'un seul et mesquin miroir, s'entend tout juste à quelques pas ; le Grillon, possesseur de quatre aires vibrantes, lance à des cent mètres son couplet.

Il rivalise d'éclat avec la Cigale, sans en avoir la déplaisante raucité. Mieux encore : le privilégié connaît la sourdine d'expression. Les élytres disons-nous, se prolongent chacun sur le flanc en un large rebord. Voilà les étouffoirs qui, plus ou moins rabattus, modifient l'intensité sonore et permettent, suivant l'étendue de leur contact avec les mollesses du ventre, tantôt chant à mi-voix et tantôt chant dans sa plénitude.

L'exacte parité des deux élytres mérite attention. Je vois très bien le rôle de l'archet supérieur et celui des quatre aires sonores qu'il ébranle ; mais à quoi bon l'archet inférieur, celui de l'aile gauche ? Ne reposant sur rien, il manque de point d'attaque pour sa crémaillère, dentelée avec le même soin que l'autre. Il est absolument inutile, à moins que l'appareil n'intervertisse l'ordre de ses deux pièces et ne mette dessus ce qui était dessous.

Après cette inversion, la parfaite symétrie de l'instrument reproduirait en tout le mécanisme nécessaire, et l'insecte serait apte à striduler de sa crémaillère actuellement sans emploi. De son archet inférieur devenu supérieur, il raclerait comme d'habitude, et le chant resterait le même.

Cette permutation est-elle dans ses moyens ? L'insecte peut-il, tour à tour, se servir de l'une ou de l'autre crémaillère et alterner la fatigue, condition propice à la durée du chant ? Se trouve-t-il au moins des Grillons gauchers de façon permanente ?

Je m'y attendais, autorisé par la rigoureuse symétrie des élytres. L'observation m'a convaincu du contraire. Je n'ai jamais surpris un Grillon qui ne se conformât à la règle générale. Tous ceux que j'ai examinés, et ils sont nombreux, portaient, sans une seule exception, l'élytre droit sur le gauche.

Essayons d'intervenir et de réaliser par artifice ce que les conditions naturelles nous refusent. Du bout des pinces, sans violence bien entendu, sans entorse, je fais prendre aux élytres une superposition inverse, résultat obtenu sans difficulté avec un peu d'adresse et de patience. C'est fait. Tout est bien en ordre. Pas de luxation aux épaules, pas de pli aux membranes. En l'état normal, les choses ne sont pas mieux disposées.

Avec son instrument interverti, le Grillon va-t-il chanter ? Je l'espérais presque, tant les apparences étaient engageantes. Je fus bientôt tiré d'erreur. Après quelques instants de calme, l'insecte, que cette inversion incommode, fait effort et remet l'instrument dans l'ordre réglementaire. Vainement je recommence ; son obstination triomphe de la mienne. Les élytres déplacés reviennent toujours à leur arrangement normal. Il n'y a rien à faire dans cette voie.

Serai-je plus heureux en m'y prenant alors que les élytres sont naissants ? A l'heure actuelle, ce sont des membranes rigides, rebelles aux modifications. Le pli est pris, et c'est au début qu'il faut manipuler l'étoffe. Que nous apprendront des organes tout neufs, plastiques encore, intervertis dès leur apparition ? La chose mérite d'être expérimentée.

A cet effet, je m'adresse à la larve et j'épie le moment de sa métamorphose, sorte de seconde naissance. Les ailes et les élytres futurs lui forment quatre menues basques qui, par leur forme, leur brièveté, leur divergence, font songer au veston court des fromagers de l'Auvergne. Prodigue d'assiduité si je ne veux manquer l'instant propice, j'ai enfin la chance d'assister au dépouillement. Dans les premiers jours de mai, vers les onze heures du matin, une larve rejette, sous mes yeux, sa rustique défroque. Le Grillon transformé est alors d'un rouge marron, sauf les élytres et les ailes, qui sont d'un beau blanc.

Récemment sortis de leurs étuis, ailes et élytres se réduisent, les uns et les autres, à de brefs moignons chiffonnés. Les premières restent, ou peu s'en faut, dans cet état rudimentaire. Les seconds petit à petit s'amplifient, se déploient, s'étalent ; leurs bords internes, d'un mouvement trop lent pour être perçu, vont au-devant l'un de l'autre, sur le même plan, au même niveau. Aucun indice ne permet de dire lequel des deux élytres chevauchera l'autre. Voici que les deux bords se touchent. Encore quelques instants, et le bord droit passera sur le bord gauche. C'est le moment d'intervenir.

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