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Jean-Henri Fabre
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Épeires

L'Épeire Fasciée

L'Épeire Fasciée

Dans la rude saison, lorsque l'insecte chôme en ses quartiers d'hiver, l'observateur met à profit la clémence des abris ensoleillés et gratte le sable, soulève les pierres, sonde les broussailles, et bien des fois il est remué d'une douce émotion devant tel ou tel ouvrage d'art ingénu, découvert à l'improviste. Heureux les simples à qui suffit l'ambition de pareilles trouvailles ! Je leur souhaite les joies qu'elles m'ont values et qu'elles continuent à me valoir en dépit des misères de la vie, toujours plus âpres à mesure que se descend la rapide pente des années.

S'ils fouillent les gramens dans les oseraies et les taillis, je leur souhaite le merveilleux objet que j'ai maintenant sous les yeux. C'est l'ouvrage d'une araignée, le nid de l'Épeire fasciée (Epeira fasciata Latr.).

Une araignée n'est pas un insecte, comme l'entend la classification, et comme telle l'Épeire semble ici déplacée. Foin de la systématique ! Que la bête ait huit pattes au lieu de six, dès pochettes pulmonaires au lieu de tubes trachéens, l'étude de l'instinct n'en tient compte. Du reste, les aranéides appartiennent au groupe des animaux sectionnés, organisés par tronçons mis bout à bout, structure à laquelle font allusion les termes d'insecte et d'entomologie.

Pour désigner ce groupe, on disait autrefois les animaux articulés, expression qui avait le tort de ne pas effaroucher l'oreille et d'être comprise de tous. C'est de la vieille école. Aujourd'hui on fait usage du délicieux vocable arthropode. Et il se trouve des gens qui mettent en doute le progrès ! Ah ! mécréants ! prononcez d'abord articulé, puis faites ronfler arthropode, et vous verrez si la science des bêtes ne progresse pas.

Comme prestance et comme coloration, l'Épeire fasciée est la plus belle des aranéides du Midi. Sur son gros ventre, puissant entrepôt de soie presque du volume d'une noisette, alternent les écharpes jaunes, argentées et noires qui lui ont valu la dénomination de fasciée. Autour de cet opulent abdomen, longuement rayonnent les huit pattes, annelées de pâle et de brun.

Toute menue proie lui est bonne. Aussi, à la seule condition de trouver des appuis pour son filet, s'établit-elle partout où bondit le Criquet, où voltige le papillon, où plane le diptère, où danse la Libellule. D'habitude, à cause de l'abondance du gibier, c'est en travers d'un ruisselet, d'une rive à l'autre, parmi les joncs, qu'elle ourdit sa toile. Elle la tend aussi, mais avec moins d'assiduité, dans les taillis de chênes verts, sur les coteaux à maigres pelouses, aimées des acridiens.

Son engin de chasse est une grande nappe verticale dont le périmètre, variable suivant la disposition des lieux, se rattache aux rameaux du voisinage par de multiples amarres. La structure en est celle qu'adoptent les autres aranéides manufacturières de toiles. D'un point central rayonnent des fils rectilignes, équidistants. Sur cette charpente court, en manière de croisillons, un fil spiral continu qui va du centre à la circonférence. C'est magnifique d'ampleur et de régularité.

Dans la partie inférieure de la nappe descend, à partir du centre, un large ruban opaque, disposé en zigzag à travers les rayons. C'est la marque de fabrique de l'Epeire. On dirait le paraphe d'un artiste signant, son ouvrage. Fecit une telle, semble dire l'aranéide en donnant le dernier coup de navette à sa toile.

Que l'araignée soit satisfaite lorsque, passant et repassant d'un rayon à l'autre, elle a terminé sa spire. C'est indubitable : le travail fait assure le manger pour quelques jours. Mais ici la gloriole de la filandière est certainement hors de cause : le robuste zigzag de soie est apposé pour donner au réseau solidité plus grande.

Un surcroît de résistance n'est pas de trop, car parfois le filet est soumis à de rudes épreuves. L'Épeire n'a pas le choix de ses captures. Immobile au centre de sa toile et les huit pattes étalées afin de percevoir dans toutes les directions l'ébranlement du réseau, elle attend ce que le hasard lui amène, tantôt débile étourdi non maître de son essor, tantôt robuste pièce s'élançant d'un bond inconsidéré.

Le Criquet en particulier, le fougueux Criquet, qui détend à l'aventure le ressort de ses gigues, tombe fréquemment dans le piège. Sa vigueur semblerait devoir en imposer à l'aranéide ; les ruades de ses leviers éperonnés le feraient croire capable de trouer à l'instant la toile et de passer outre. Rien de pareil. S'il ne se dégage du premier effort, le Criquet est perdu.

Tournant le dos au gibier, l'Épeire fait fonctionner à la fois l'ensemble des filières percées en pommes d'arrosoir. Le jet soyeux est cueilli par les pattes postérieures, qui, plus longues que les autres, amplement s'ouvrent en arc pour épanouir l'émission. A l'aide de cette manoeuvre, ce n'est plus un fil qu'obtient l'Épeire : c'est une nappe chatoyante, un éventail nuageux où les fils élémentaires se conservent presque indépendants. A mesure, par rapides brassées alternatives, les deux pattes d'arrière projettent ce linceul, en même temps qu'elles tournent et retournent la proie pour l'emmailloter sur toutes les faces.

Le rétiaire antique, ayant à lutter contre un puissant fauve, paraissait dans l'arène avec un filet de cordage plié sur son épaule gauche. La bête bondissait. L'homme, d'un brusque élan de sa droite, développait le réseau comme le font les pêcheurs à l'épervier ; il couvrait l'animal, l'empêtrait dans les mailles. Un coup de trident achevait le vaincu.

De façon pareille agit l'Épeire, avec cet avantage de pouvoir renouveler ses brassées de liens. Si la première ne suffit pas, une seconde à l'instant suit, puis une autre et une autre encore, jusqu'à épuisement des réservoirs à soie.

Quand plus rien ne bouge sous le blanc suaire, l'araignée s'approche du ligoté. Elle a mieux que le trident du belluaire : elle a ses crocs venimeux. Sans bien insister, elle mordille l'acridien, puis elle se retire, laissant le patient s'affaiblir de torpeur.

Bientôt elle revient à sa pièce immobile ; elle la suce, elle la tarit, en changeant de point d'attaque à diverses reprises. Enfin la relique, saignée à blanc, est rejetée hors du filet, et l'araignée reprend son poste d'attente, au centre de la toile.

Ce n'est pas un cadavre que suce l'Épeire, c'est un engourdi. Si je retire le Criquet immédiatement après la morsure et si je le dépouille du fourreau de soie, l'opéré reprend si bien vigueur qu'il semble d'abord n'avoir rien éprouvé. L'araignée ne tue donc pas sa capture avant d'en humer les sucs ; elle se borne à l'immobiliser par la torpeur. Avec cette bénignité de la morsure, peut-être obtient-elle facilité plus grande dans le jeu de sa pompe. Stagnantes dans un cadavre, les humeurs viendraient moins bien à l'appel du suçoir ; l'extraction en est plus aisée dans un vivant, où elles se meuvent.

L'Epeire, buveur de sang, modère donc la virulence de sa piqûre, même avec des proies monstrueuses, tant elle est confiante dans son art de rétiaire. Le Truxale aux longues échasses, le corpulent Criquet cendré, le plus gros de nos acridiens, sont acceptés sans hésitation et sucés à peine engourdis. Ces géants, capables de trouer le filet et de passer à travers, dans l'impétuosité de leur essor, doivent bien rarement se prendre. Je les dépose moi-même sur la toile. L'araignée fait le reste. Prodiguant ses jets soyeux, elle les emmaillote, puis à son aise, les tarit. Avec une plus forte dépense des filières, l'énorme venaison est domptée non moins bien que le gibier habituel.

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